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Si les femmes ont, depuis toujours, travaillé et participé à la conception des logements, il y a une ironie assez glaçante dans l’histoire de l’architecture depuis qu’elle s’est professionnalisée. Au XIXe siècle, avec la révolution industrielle et l’avènement de la bourgeoisie, le travail des femmes perd progressivement toute reconnaissance économique. Les femmes sont fermement renvoyées à la sphère privée, à leurs fonctions de mères et de ménagères. Ces compétences sont requalifiées en aptitudes naturelles. Pas un travail : une vocation.

C’est précisément à ce moment-là que la profession d’architecte se structure, se dote d’écoles, de titres, de concours. Et que les femmes en sont exclues. On les assigne à la maison… et on leur interdit de la concevoir.

En France, après 70 années de lutte, l’École des Beaux-Arts n’admet officiellement les femmes qu’à l’aube du XXe siècle — d’abord dans les classes théoriques seulement. Puis l’accès aux ateliers leur est enfin ouvert sous certaines conditions. Les premières diplômées en architecture en Europe et aux États-Unis le sont dans les années 1900-1920. Pendant ce temps, les villes, les immeubles, les plans de logement continuent d’être dessinés quasi exclusivement par des hommes, dans une société qui prend rarement en compte les femmes, les enfants, les personnes à mobilité réduite, ou les pauvres.

Dans les immeubles haussmanniens du XIXe — début XXe, les beaux volumes et la lumière du jour sont réservés aux espaces de réception. La superficie et la luminosité des espaces destinés à la préparation des repas, au linge, à la toilette… sont minuscules, reléguées au fond du couloir, côté cour. Les bonnes à tout faire ? Hébergées sous les toits. Ce que l’on considère aujourd’hui comme « le cœur de la maison » est alors invisibilisé.

Ce n’est pas un détail. C’est le cadre dans lequel tout le reste s’est construit. Et c’est précisément dans ce cadre que des femmes ont, malgré tout, radicalement transformé la façon dont nous habitons.

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10 questions à vous poser pour réussir votre projet

Dans cet article, nous vous invitons à découvrir ou à redécouvrir ces femmes sans qui votre logement ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui !

Avant les architectes : celles qui ont pensé la maison comme un espace à optimiser

L’histoire officielle de l’architecture retient des noms, des bâtiments, des prix. Elle oublie le plus souvent celles qui, sans accès aux écoles d’architecture, ont posé les bases intellectuelles de ce que nous appelons aujourd’hui l’ergonomie domestique. Parce qu’elles vivaient dans ces espaces, et en portaient les contraintes quotidiennes.

Catharine Beecher, pionnière dans le domaine des arts ménagers

Enseignante américaine du XIXe siècle, Catharine Beecher publie en 1841 A Treatise on Domestic Economy, un ouvrage dans lequel elle théorise pour la première fois l’organisation rationnelle de la maison.

Elle défend l’idée qu’un intérieur peut être pensé et dessiné pour faciliter les tâches domestiques et améliorer le quotidien. Elle développe une doctrine de « féminisme domestique » et considère alors que l’influence des femmes passe avant tout par la sphère familiale et l’éducation des enfants, plutôt que par une implication directe dans la vie politique.

💡 Le saviez-vous ?
Pour Catharine Beecher, c’est la femme dans la maison (éducatrice, organisatrice, figure morale) qui tient le rôle central dans la construction de la société démocratique. Une conviction qui préfigure ce que l’architecture domestique allait progressivement démontrer : que l’espace lui-même éduque.

Christine Frederick, le taylorisme appliqué à la sphère domestique

Schéma d'une cuisine inefficace tiré du livre Household Engineering de Christine Frederick

Schéma d’une cuisine inefficace tiré du livre Household Engineering de Christine Frederick, paru en 1919 (Source Wellcome Collection, CC BY 4.0)

Économiste domestique américaine du début du XXe siècle, Christine Frederick applique les principes du taylorisme à l’organisation de la maison : elle analyse les déplacements et les gestes afin de concevoir des cuisines et des espaces domestiques plus fonctionnels.

Elle contribue notamment à standardiser la hauteur des plans et des surfaces de travail. Sa méthode est aussi rigoureuse que celles des ingénieurs industriels qui réorganisent les usines à la même époque. À travers ses recherches, Christine Frederick participe à transformer durablement la cuisine en un espace pensé autour des usages réels et du confort de travail des femmes au foyer.

💡 Le saviez-vous ?
Christine Frederick était aussi rédactrice consultante. Elle publie une série d’articles intitulée New Housekeeping, consacrée à des études sur l’efficacité et l’organisation de la gestion domestique.

Lillian Moller Gilbreth, l’ergonomie au service du quotidien

Psychologue et ingénieure industrielle américaine, Lillian Moller Gilbreth est l’une des pionnières des études de gestes et de temps appliquées à la vie quotidienne. Elle s’intéresse à la manière dont les déplacements, les habitudes et l’organisation des espaces peuvent influencer le confort et l’efficacité des tâches domestiques. Elle interroge plus de 4000 femmes pour améliorer la conception des cuisines et déterminer les hauteurs idéales de plan de travail.

Elle est aussi à l’origine de plusieurs innovations devenues aujourd’hui banales dans nos intérieurs, comme la poubelle à pédale, les étagères intégrées dans la porte des réfrigérateurs, le mixeur électrique, ou la conception d’une cuisine « en L », modèle aujourd’hui largement répandu.

Lillian Moller Gilbreth, ingénieure industrielle

Lillian Moller Gilbreth enseignante : source The Architectural Review
Famille de Lillian Moller Gilbreth : source BBC
Portait de Lillian Moller Gilbreth : photo issue de Wikimedia Commons 

💡 Le saviez-vous ?
Lillian Moller Gilbreth est aussi connue pour avoir élevé 12 enfants tout en poursuivant sa carrière de chercheuse et d’ingénieure, une expérience qui nourrit directement ses réflexions sur l’organisation du quotidien familial. Elle est le personnage principal du très célèbre roman autobiographique Cheaper by the dozen (en français « Treize à la douzaine ») écrit par deux de ses enfants, Franck et Ernestine Gilbreth, qui y racontent leur enfance. Lillian Gilbreth y est décrite comme « un génie de l’art de vivre ».

Paulette Bernège, le manifeste des femmes oubliées par l’architecture

En France, Paulette Bernège publie en 1928 « De la méthode ménagère » (grand succès de librairie traduit en plusieurs langues et réédité jusqu’en 1969) et fonde la Ligue d’organisation ménagère. Elle importe et adapte les méthodes de rationalisation industrielle à l’espace du foyer, défendant l’idée que le travail domestique mérite la même rigueur d’organisation que n’importe quel travail professionnel.

La même année, elle publie un manifeste d’architecture, « Si les femmes faisaient les maisons », en réaction directe à une loi planifiant la construction de 250 000 logements sociaux sans que les femmes aient été consultées. Elle y interpelle architectes et entrepreneurs sur « ce qu’ils ignorent toujours : en quoi consiste l’efficience du travail ménager ».

💡 Le saviez-vous ?
« De la méthode ménagère » est l’un des ouvrages français les plus vendus sur l’organisation domestique au XXe siècle. Paulette Bernège y développe une méthode aussi rigoureuse que celles appliquées dans l’industrie avec tableaux, schémas et protocoles. Un travail d’une précision scientifique, sur un sujet que la société de l’époque considérait comme une simple affaire de bon sens féminin.

Les premières à franchir la porte des écoles, et leurs premières actions pour le logement

Toutes les femmes architectes vont devoir lutter contre un sexisme fortement ancré dans la société, pour pouvoir simplement exercer leur métier et faire évoluer les mentalités, qu’il s’agisse de la conception d’un logement ou d’un bâtiment public. Les premières à franchir la porte des écoles se sont particulièrement battues et ont permis d’ouvrir la voie à d’autres. Leur œuvre a participé, entre autres, à l’évolution de nos habitats, et notamment des logements sociaux.

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10 questions à vous poser pour réussir votre projet

Classe d'art à Delavan (Wisconsin) vers 1880

Classe d’art à Delavan (Wisconsin) vers 1880 – source Wikipédia

Julia Morgan, première femme architecte admise et diplômée à l’École des Beaux-Arts de Paris

Américaine de naissance, Julia Morgan arrive en France après avoir été une des premières femmes diplômée en ingénierie civile en Californie, et tentera 3 années de suite d’intégrer les Beaux-Arts avant d’être enfin la première femme acceptée, en 1898, et obtiendra son diplôme en 1902.

De retour sur la côte ouest des États-Unis, elle est la première à utiliser le béton armé dans ses conceptions dès 1904 et participera à la reconstruction de San Francisco après le tremblement de terre de 1906 qui détruira toute la ville… sauf sa toute première construction, El Campanil (1904), un clocher de 22 m de haut conçu pour le Mills College. En 46 ans de carrière, elle réalise plus de 700 bâtiments. Une grande partie de son travail a été réalisée pour des institutions féminines, des résidences étudiantes, des centres culturels ou des espaces communautaires.

Son engagement en faveur de l’autonomie des femmes de différentes classes sociales l’a même conduite, à plusieurs reprises, à réduire ses honoraires (voire à travailler gratuitement) afin de permettre la réalisation de certains projets.

💡Le saviez-vous ?
Pour être prise au sérieux dans un milieu très masculin, Julia Morgan adopte des vêtements sobres et neutres afin que l’attention se porte sur son travail plutôt que sur son apparence. Elle refuse aussi d’associer son nom à ses réalisations.

Lux Guyer, l’une des premières femmes à la tête de sa propre agence d’architecture

Lux Guyer : sa Frauenwohnkolonie Lettenhof

Frauenwohnkolonie Lettenhof, Zürich, Suisse – source Wikimedia Commons

Première architecte suisse à fonder sa propre agence, en 1924. Lux Guyer a consacré sa vie à repenser l’habitat, et se distingue notamment par des projets de logements pour femmes seules et des foyers pour étudiantes.

Un de ses projets les plus emblématiques est la Frauenwohnkolonie Lettenhof, construite entre 1926 et 1927 à Zurich : un ensemble de quatre immeubles financés par des coopératives de femmes, organisés autour d’une cour-jardin commune, conçus pour offrir des logements fonctionnels et abordables aux femmes célibataires et travailleuses. Les appartements sont pensés pour alléger les tâches ménagères ; un bâtiment commun abrite un restaurant et des espaces partagés.

Elle a également conçu et présenté en 1928 une maison familiale préfabriquée en bois, construite en moins de trois mois, lors de l’Exposition Suisse du travail des femmes (SAFFA). Son architecture est résolument anticonformiste, modulaire, non hiérarchique, pensée pour que chaque espace puisse remplir plusieurs fonctions. Lumière, perspectives, couleurs et matériaux y sont travaillés avec soin, dans l’objectif d’offrir une atmosphère qui favorise le bien-être. Pour elle, la modernité n’était pas un style, mais une libération des préjugés sociaux et culturels.

💡 Le saviez-vous ?
Les maisons conçues par Lux Guyer étant jugées trop avant-gardistes pour trouver preneur, elle les habitait elle-même avant de les vendre. Elle a ainsi déménagé 5 fois en 25 ans, pour prouver par l’usage ce qu’elle ne pouvait pas faire valoir autrement.

Margarete Schütte-Lihotzky, celle qui a révolutionné la cuisine moderne

Première diplômée d’architecture en Autriche (1919), Margarete Schütte-Lihotzky est connue pour avoir conçu en 1926 la « Frankfurter Küche », cuisine de Francfort, considérée comme le prototype fondateur de la cuisine intégrée moderne.

Pour imaginer cette cuisine, elle s’inspire notamment des cuisines compactes de wagons-restaurants et développe une cuisine-laboratoire minimaliste pensée pour offrir un maximum de confort dans un minimum d’espace. Rangements intégrés, circulation fluide, équipements adaptés à la ménagère (car oui, à l’époque, la cuisine est considérée comme le domaine exclusivement réservé aux femmes)… son travail marque un tournant majeur dans l’histoire de l’aménagement intérieur et de l’ergonomie domestique.

10 000 de ces cuisines préfabriquées furent installées à Francfort dans des appartements nouvellement construits pour la classe ouvrière, afin de lutter contre une pénurie de logements.

La « Frankfurter Küche »

La « Frankfurter Küche » de Margarete Schütte-Lihotzky – source Wikimedia Commons

💡 Le saviez-vous ?
Profondément humaniste, Margarete Schütte-Lihotzky était également engagée dans la résistance contre le régime nazi.
Elle vécut 103 ans.

Celles qui ont repensé le design intérieur

Lilly Reich, un travail longtemps invisibilisé

Designer, architecte d’intérieur et artiste textile allemande du XXe siècle, Lilly Reich joue un rôle important dans l’histoire des intérieurs modernes et des expositions liées à l’habitat contemporain.

Parmi ses créations figure notamment une cuisine-placard pensée pour un appartement de célibataire, intégrant évier, cuisinière, étagères, tiroirs et table rabattante, entièrement dissimulés derrière des panneaux.

Pendant longtemps, son travail reste pourtant invisibilisé, notamment en raison de sa collaboration avec Ludwig Mies van der Rohe. Ce n’est que plus récemment que son apport dans l’histoire du design et de l’architecture intérieure est reconnu.

💡 Le saviez-vous ?
En 1912, Lilly Reich présente un appartement ouvrier lors d’une exposition consacrée à « La femme à la maison et au travail » à Berlin. Malgré une proposition plus accessible financièrement que celles de ses homologues masculins, son projet est vivement critiqué et alimente l’idée, alors très répandue, que les femmes manquent de talent en architecture.

Charlotte Perriand, des logements pensés pour la vie quotidienne

Charlotte Perriand, architecte

Portrait de Charlotte Perriand : source Wikimedia Commons
Reconstitution de la cuisine berlinoise par Charlotte Perriand : source Wikimedia Commons
Table et chaises , Grand Palais, 2008 : source Wikimedia Commons 

Architecte, designer, architecte d’intérieur, photographe et théoricienne de l’art française du XXe siècle, Charlotte Perriand marque profondément l’histoire de l’aménagement intérieur moderne. Très tôt, elle s’éloigne de la décoration et de l’ameublement classiques pour développer une approche plus fonctionnelle des espaces, centrée sur les usages, la circulation et l’optimisation de l’habitat.

Son séjour au Japon influence durablement sa manière de concevoir les espaces. Elle y découvre une approche architecturale populaire, fonctionnelle et économe, en accord avec sa volonté de créer des logements pensés pour la vie quotidienne.
Elle participe ensuite à la conception de la station des Arcs en Savoie, où elle imagine des appartements meublés fondés sur l’optimisation de chaque mètre carré et laisse son empreinte à travers une architecture reliant l’habitat à la nature.

💡 Le saviez-vous ?
Charlotte Perriand collabore pendant près de dix ans avec Le Corbusier. Lorsqu’elle rejoint son atelier en 1927, il lui propose d’abord un poste non rémunéré consacré à l’aménagement intérieur des maisons.

Eileen Gray, du mobilier à l’architecture

Formée aux arts décoratifs, la designer d’origine irlandaise Eileen Gray se spécialise dans le laquage et le tissage, et ouvre à Paris en 1910 deux ateliers dédiés à ces savoir-faire.

Dans les années 1920, elle renonce aux « monstruosités de l’art déco » pour concevoir un mobilier axé sur la fonctionnalité — tubes en acier chromé, formes épurées. Son fauteuil Bibendum amorce son tournant vers le modernisme, d’abord comme designer, puis comme architecte, discipline qu’elle apprend sur le terrain.

Villa E-1027

Villa E – 1027 à Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Martimes) : source Wikimedia Commons

Elle conçoit avec son compagnon Jean Badovici la célèbre Villa E-1027 à Roquebrune-Cap-Martin, dont l’aménagement intérieur est entièrement dessiné par elle : rangements intégrés, table réglable en hauteur, lit escamotable, miroir orientable. L’espace n’est pas décoré, il est organisé autour du corps qui l’habite. Son travail sera longtemps attribué à son voisin Le Corbusier, qui a au contraire saccagé sa démarche en y peignant sans son accord des fresques sur ses murs. Elle concevra ensuite seule d’autres maisons, toujours minimalistes, sobres, largement ouvertes sur la nature.

Dans les années 1930, elle s’intéresse à l’urbanisme social et dessine un concept de « maison minimum » : une maison individuelle démontable et modulable selon la topographie.

💡 Le saviez-vous ?
En 2009, 33 ans après sa mort, une de ses œuvres, le « fauteuil au dragon », se vend 21,9 millions d’euros aux enchères, devenant le deuxième meuble le plus cher de l’histoire.

Celles qui ont repensé le logement comme question politique

Catherine Bauer, pionnière du logement social

Après des études d’urbanisme, Catherine Bauer parcourt dans les années 1930 l’Europe de l’après-guerre et se lie aux grands architectes du renouveau. Elle découvre et défend l’idée que le logement n’est pas seulement une question esthétique, c’est surtout une question de qualité de vie et d’organisation collective.

Convaincue qu’un bon logement social peut produire une bonne société, et témoin des ravages de la Grande Dépression, elle s’engage dans la lutte pour le logement des pauvres et prend la direction de la Labor Housing Conference à Philadelphie.

Son livre Modern Housing (1934) tire les leçons des expériences européennes pour les États-Unis et tombe au bon moment : les décideurs du New Deal cherchent exactement ce qu’elle propose, relancer l’économie par la construction de logements.

💡 Le saviez-vous ?
Catherine Bauer est l’une des principales artisanes du Housing Act américain de 1937, première législation fédérale sur le logement social, et conseillera cinq présidents sur ces questions.

Elisabeth Coit, défenseuse du logement conçu en interrogeant ceux qui vont l’habiter

Licenciée en architecture en 1919, puis boursière de l’American Institute of Architects en 1937, Élisabeth Coit consacre l’essentiel de sa carrière à cette idée : avant de concevoir un logement social, il faut interroger ceux qui vont l’habiter.

Après avoir visité pendant deux ans 120 projets de logements à travers les États-Unis, s’être entretenue avec les locataires, photographié les usages réels, ses conclusions sont cinglantes : les logements sociaux de l’époque ne sont que des versions réduites et appauvries des appartements de classe moyenne. Petites cuisines fermées (sur le modèle de la Frankfurt Kitchen), salle à manger dans le salon qui est un espace de passage.

Elle documente ce que les architectes de l’époque ne veulent pas voir : pour les familles populaires, la cuisine est le cœur de la maison, l’endroit où l’on mange, étudie, fait la lessive, reçoit.

Elle publie ses conclusions en 1942 dans un article intitulé « Le logement du point de vue du locataire », qui remet en question le biais implicite de nombreux architectes et urbanistes américains qui croyaient que les habitudes de vie de la classe moyenne étaient supérieures à celles des résidents des classes populaires, et cherchaient à les « améliorer » en les encourageant à se conformer aux modes de vie bourgeois. Pour eux, ce sont les locataires le problème, car ils n’utilisent pas le logement de la façon dont il a été conçu. Pour elle, ce sont les plans de ces logements le problème, car ils n’ont pas été conçus en étudiant en amont les besoins de ceux qui vont les habiter.

En 1948, elle devient Planificatrice principale à la New York City Housing Authority, où elle parvient à imposer ses idées dans la conception des Bronx River Houses (1951) : coin repas dans la cuisine, chambres agrandies pour y intégrer un espace pour étudier, salon séparé. Ce n’est pas spectaculaire. C’est exactement ce dont les habitants avaient besoin.

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10 questions à vous poser pour réussir votre projet

Bronx River Houses

Maisons riveraines du Bronx en 2013 : source Wikimedia Commons

💡 Le saviez-vous ?
La conception sur la base de l’analyse des habitudes de vie et l’anticipation de l’évolution des besoins du foyer n’est toujours pas une évidence pour de nombreux architectes et architectes d’intérieur qui conçoivent avec le biais de leurs propres standards, goûts et habitudes. Cette étude approfondie est la base de la Méthodologie HOME : vous pouvez télécharger ici le Guide HOME des 10 questions à se poser pour réussir son projet.

Roberta Washington, l’architecte au service des plus pauvres

En 1983, elle fonde à Harlem « Roberta Washington Architects », l’une des premières et rares agences dirigées par une femme noire aux États-Unis. Son travail est entièrement ancré dans le logement abordable et les équipements de proximité pour des communautés exclues du marché immobilier ordinaire.

Elle réhabilite des dizaines d’immeubles abandonnés à Harlem pour des locataires à faibles revenus, reconvertit 18 maisons de ville délabrées en logements familiaux abordables, et conçoit le 1400 Fifth Avenue, premier immeuble résidentiel vert et abordable de Harlem, récompensé à sa livraison comme le plus grand complexe de ce type aux États-Unis. Elle siège pendant six ans à la commission logement du Community Board de Central Harlem.

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Parallèlement à son travail de conception, Roberta Washington documente depuis 1997 l’histoire effacée des architectes noires américaines dont Beverly Loraine Greene, première diplômée, ou Norma Merrick Sklarek, première architecte afro-américaine à avoir fondé sa propre agence, qui deviendra ensuite la plus grande agence américaine dirigée par une femme et composée majoritairement de femmes.

Celles qui ont imaginé un « habiter autrement »

Renée Gailhoustet, la vie de quartier au-delà du logement

Architecte française, Renée Gailhoustet construit pendant trente-cinq ans des logements sociaux qui refusent la séparation des fonctions : logements d’un côté, commerces de l’autre, travail ailleurs. Elle cherche à créer les conditions d’une vie de quartier dans l’architecture même des immeubles, en recréant des liens entre habitat, vie quotidienne, espaces extérieurs et mixité des usages.

Fait rare dans l’histoire du logement social : Renée Gailhoustet vit elle-même dans l’un de ses propres appartements, qu’elle fait évoluer au fil de l’évolution de sa vie personnelle et familiale.

💡 Le saviez-vous ?
Bien que Renée Gailhoustet ait signé les plans de la cité de la Maladrerie à Ivry-sur-Seine, l’espace culturel du quartier portera finalement le nom de son conjoint architecte, Jean Renaudie.

Alison Smithson et le concept de « streets in the sky »

Architecte britannique du XXe siècle, Alison Smithson participe à faire évoluer la réflexion autour de l’habitat collectif et des interactions sociales entre habitants.

Avec son mari Peter Smithson, elle développe notamment le concept de « streets in the sky » (« rues dans le ciel ») à travers plusieurs projets de logements collectifs comme Robin Hood Gardens. L’idée : recréer, dans les immeubles, des espaces de circulation et de rencontre favorisant la sociabilité entre habitants, à la manière des rues traditionnelles, grâce à de larges passerelles aériennes en béton reliant les appartements entre eux.

Robin Hood Gardens

Robin Hood Gardens à Londres : source Wikimedia Commons

💡 Le saviez-vous ?
Alison Smithson rencontre Peter Smithson pendant leurs études d’architecture. Ils collaboreront pendant plus de 40 ans, au point d’être souvent considérés dans le monde de l’architecture comme une seule et même entité créative — ce qui signifie, concrètement, que le nom d’Alison disparaît, comme souvent, derrière celui de son conjoint.

Celles qui ont pointé les inégalités de genre révélées par l’architecture et le logement

Dolores Hayden, l’architecture face aux inégalités domestiques

Historienne urbaine, architecte, autrice et professeure américaine, Dolores Hayden consacre une grande partie de ses recherches aux liens entre habitat, organisation sociale et rapports de genre.

Elle dénonce la prise en charge quasi intégrale des tâches domestiques par les femmes comme l’une des causes structurelles des inégalités. Elle imagine alors une architecture moins centrée sur la famille traditionnelle, permettant une meilleure répartition des tâches domestiques.

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Dolores Hayden publie « The Grand Domestic Revolution » en 1981. Son ouvrage, consacré aux liens entre féminisme, habitat et organisation domestique, ne sera traduit en français que plus de 30 ans après sa publication.
N.B. Ce sujet est également traité dans « Comment nos maisons nous construisent », avec des études de cas et modifications de plans pour repenser la place des tâches ménagères dans le logement.

Denise Scott Brown, une vie à lutter contre l’effacement des femmes architectes

Architecte urbaniste américaine, Denise Scott Brown marque durablement la réflexion architecturale postmoderniste. À travers ses recherches et l’ouvrage controversé « Learning from Las Vegas », coécrit avec Robert Venturi et Steven Izenour, elle revendique une apologie de paysage commercial des bords de route américains et une critique des dogmes du mouvement moderne en architecture. Ses recherches l’amènent surtout à une remise en question radicale de l’architecture savante au profit de l’architecture populaire et vécue, et une méthode d’observation des usages réels avant de concevoir, regarder comment les gens habitent et se déplacent plutôt qu’imposer une vision théorique.

Associée à son mari, elle fera toute sa vie l’expérience d’être une « femme de » dans l’ombre de son nom.

Denise Scott Brown - architecte urbaniste

Denise Scott Brown : source Wikimedia Commons

En 1975, elle écrit l’essai « Room at the Top ? Sexism and the Star System in Architecture », dans lequel elle décrit avec précision les mécanismes par lesquels les femmes sont effacées de l’histoire architecturale y compris quand elles en sont les autrices. Par peur des conséquences sur sa carrière, elle n’ose le publier qu’en 1989.

En 1991, son mari Robert Venturi reçoit seul le prix Pritzker, alors qu’ils travaillent ensemble depuis des décennies. Dans son discours de remerciement, Venturi reconnaît lui-même : « Mon expérience et mon apprentissage doivent beaucoup à ma partenaire artiste, Denise Scott Brown. Sans elle, je ne serai que la moitié de ce que je suis aujourd’hui. » Denise Scott Brown refuse d’assister à la cérémonie en signe de protestation.

💡 Le saviez-vous ?
En 2013, une pétition internationale signée par plus de 20 000 personnes dont plusieurs lauréats du Pritzker demande sa reconnaissance conjointe. Le jury, composé de 1 femme et 6 hommes, refuse une nouvelle fois.

Aujourd’hui : une profession féminisée… ou le logement reste la place des femmes

En 2023, pour la première fois en France, les femmes nouvellement inscrites à l’Ordre des architectes sont plus nombreuses que les hommes et les étudiantes représentent près de 60 % des effectifs des écoles d’architecture depuis 2013. Mais le plafond de verre est toujours là : les femmes exercent majoritairement comme salariées, se voient confier en priorité logements, écoles et crèches, et selon l’Observatoire de l’économie de l’architecture, seuls 9 % des bâtiments d’envergure sont conçus par des agences dirigées par une femme.

Le « care » est toujours destiné aux femmes, mais rarement récompensé. Depuis sa création en 1979, le prix Pritzker, considéré comme le Nobel de l’architecture, n’a récompensé que six femmes sur 47 éditions. Il faut attendre 2021 pour qu’il couronne pour la première fois des architectes dont le cœur du travail est le logement social : Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, pour la réhabilitation de 530 logements au Grand Parc de Bordeaux. Quarante-deux ans de prix, et le logement ordinaire n’avait jamais été jugé digne de la récompense suprême.

Ce n’est pas un hasard. C’est la même logique qui a relégué la cuisine au fond du couloir.

Si la profession d’architecte d’intérieur, elle, est aujourd’hui majoritairement féminine, ce n’est pas anodin non plus. C’est l’exact prolongement de ce que la société nous enseigne : la gestion du quotidien, du soin, et de l’intime, serait une compétence à attribuer aux femmes. On leur laisse ce qui se passe à l’intérieur des murs, loin des façades et des inaugurations. Ce qui ne reçoit pas de prix… mais qui est pourtant la base de la construction d’une société.

Ce que ça dit de nos maisons et de nous

Ce constat explique pourquoi tant de logements, jusqu’à très récemment, reléguaient la cuisine au fond d’un couloir et le lave-linge dans le garage. Ces choix traduisent une hiérarchie implicite entre les espaces du pouvoir et les espaces du soin, entre ce qui mérite d’être vu et ce qu’on préfère cacher.

Remettre la cuisine au cœur du logement, penser la buanderie comme un bel espace lumineux et accessible à tous les membres du foyer, donner aux pièces liées au soin la superficie et la lumière qu’elles méritent : ce sont des décisions d’aménagement. Ce sont aussi des actes politiques. Parce que l’espace dit à chacun quelle est sa place. Et parce que quand on change l’espace, on change les habitudes, les responsabilités, et à terme, les équilibres.

La maison est le premier espace que nous habitons. Le premier dans lequel nous observons qui fait quoi, qui occupe quelle pièce, quelle tâche est visible et laquelle est cachée. C’est là que se forme, bien avant l’école, notre première vision du monde, de ce qui est normal, de ce qui est juste, de ce qui revient à qui.

C’est pourquoi nous avons encore besoin de femmes pour penser, concevoir et réagencer nos logements. Non pas parce que ce serait leur domaine naturel (c’est précisément le raisonnement qu’il s’agit de défaire), mais parce que celles qui ont porté l’expérience de ces espaces pendant des siècles ont développé un rapport à l’habitat que l’architecture officielle n’a pas su, ou voulu, intégrer.

Parce que repenser la maison comme premier lieu d’éducation d’un humain, comme point de départ de notre vision du monde, demande qu’on la prenne enfin au sérieux.

Ce chantier n’est pas terminé.

Pour aller plus loin : Maïlys Dorn explore ces questions (et d’autres) dans « Comment nos maisons nous construisent » (Éditions Eyrolles, 2026) : un livre sur l’impact de nos lieux de vie sur notre santé, nos relations et notre manière de vivre ensemble. La question des espaces genrés y est notamment étudiée, illustrée par des plans avant-après qui transforment le quotidien d’un foyer et remettent de l’équité dans les tâches domestiques.

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